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KOUADJO Ouitin Charles Alain, très connu ici sous le nom d’emprunt de « Charles Ouitin », est créateur d’Art. Il a appris à créer des décors à base d’œuvres textuelles. Un art attribué aux fous dans l’environnement africain : la Scénographie. Jeune africain d’origine ivoirienne, le scénographe, metteur en scène et occasionnellement comédien, rencontré par Bénincrea sur les Récréatrâles 2018 lève aujourd’hui un coin de voile sur son travail.            On y va

 

Qui est Charles Ouitin ?

Je suis KOUADJO Ouitin Charles Alain, très connu sous le nom de  » Charles Ouitin « . Je suis de nationalité Ivoirienne et la majeure partie de mon histoire s’est déroulée dans ce pays : la Côte d’Ivoire. Faut dire que j’ai commencé l’art depuis les classes des lycées (seconde) et là, l’envie de pratiquer le théâtre m’est venue. Donc, ça a commencé par un tout banal festival que le lycée avait organisé en son sein. J’y ai fait une mise en scène qui a été primé à l’issu du festival. A partir de là j’ai été poussé par mes enseignants qui disaient :  » Ah, tiens ! Tu as quelque chose que tu peux essayer de développer « . Ils m’ont donné des contacts d’écoles, des adresses pour qu’une fois à la capitale, je puisse continuer à œuvrer dans le domaine des arts. Ainsi en 2008, quand j’ai eu le BAC, je suis arrivé à Abidjan et j’ai essayé d’intégrer des compagnies, mais ça n’a pas marché comme je le voulais.  J’ai alors décidé de m’inscrire à l’Université des arts et spectacles ; faire du Cinéma. Et c’est à l’école de Cinéma que j’ai rencontré pour la première fois la scénographie, si on peut le dire ainsi.

 

création Charles Ouitin

Une création scénographique de Charles Ouitin sur le spectacle Zone franc(h)e dans le cadre du festival Univers des Mots 2017 (Conakry) – Mise en scène de Rouguiatou Camara

Cette rencontre donc avec la scénographie…

«  moi, je n’ai jamais fait la scénographie de façon professionnelle et à mon stade-là, tu veux que je sorte du pays pour aller faire … ? »

C’était lors d’une séance de cours. Le cours m’a tellement plus que j’ai demandé à mes enseignants s’il existe des ateliers de formation à la pratique à l’Université. Ils m’ont dit que non. Cependant que si j’avais envie de suivre des formations pratiques dans le domaine de la décoration, qu’il me fallait aller à l’INSAAC, Institut National Supérieur des Arts et de l’Action Culturelle , l’école qui forme en théâtre chez-nous (Côte d’Ivoire). J’ai été patient et j’ai continué jusqu’en 2011, jusqu’au moment où l’Université a été fermée du fait de la crise socio-politique qu’a connu le pays. J’ai alors pris la décision de préparer le concours d’entrée à l’INSAAC. Ce qui a été fait. C’est vraiment là que j’ai commencé à me familiariser avec le théâtre en tant que comédien, et pour une seconde fois, la mise scène. J’ai fait mon cursus, j’ai eu mon Master 2 à l’INSAAC. Parallèlement à mes études que je faisais à l’INSAAC, je m’étais inscrit entre temps dans un centre de recherche dirigé par M. KONÉ Wagninlba Jocelyn : le CRESAS (Cercle de Recherche et d’Échange en Scénographie et Arts de la Scène). Auprès de lui, j’ai appris la scénographie et Le CRESAS étant en partenariat avec Face-O-Scéno, une autre compagnie ici au Burkina Faso et avec les Récréatrâles, en 2012, mon maître me proposa de venir sur une création des Récréatrâles. Je lui ai dis, mais : «  moi, je n’ai jamais fait la scénographie de façon professionnelle et à mon stade-là, tu veux que je sorte du pays pour aller faire … ? » (Rire) J’avoue que j’avais tellement peur. KONÉ Wagninlba va ainsi m’encourager à le faire. Il m’a donné un texte, un texte d’Aristide bien entendu, et il m’a dit : « Non, mais écoute, c’est un jeune comme toi qui se débrouille bien. On va rester derrière toi pour t’aider à y arriver ». Résultat J’ai fini par apparaître en 2012 sur les Récréatrales. C’était bien pour la première fois avec le texte d’Aristide Tarnadga que j’ai officiellement signé une création scénographique.

 

Et la famille de Charles ?

Charles est né d’une famille de trois —03— enfants, mais deux —02— aujourd’hui parce que le cadet n’est plus, malheureusement. Je suis l’aîné de mon Papa et j’ai une petite sœur ; la dernière-née de ma Maman qui est mère de huit (08) enfants. En clair, je suis l’avant-dernier né de ma Maman et le premier fils de mon Papa. J’avoue qu’être aîné d’une famille du genre et pratiquer de l’art en Côte d’Ivoire, c’est vraiment difficile.

 

Mais de façon plus précise, dans vos souvenirs d’enfant, aviez –vous pensé faire de l’art comme le métier de votre vie

« Si c’est ça que tu fais, si c’est ça qui te fait voyager aussi régulièrement comme ça, alors tu as toutes mes bénédictions pour continuer et prospérer. Écoute tes responsables et ne soit pas orgueilleux ».

Quand moi, j’étais gamin, je rêvais juste de voyager et je ne savais même pas comment. J’avais juste envie de partir et de découvrir d’autres cieux. Je me rappelle même que j’étais tellement curieux que je posais toutes sortes de questions à mes frères sur le voyage. Parfois, c’étaient des questions qui n’avaient aucun sens, mais auxquelles ils essayaient de répondre. Je rêvais un peu différemment. Je n’étais pas comme ces enfants qui disaient depuis le bas âge à leur Père, « … quand je serai grand, je serai Médecin, Architecte ou autres » . Mon père a l’habitude de toujours m’accompagner dans tout ce que je fais puis il est illettré et son objectif juste, c’est de me voir réussir. Il n’y a que quelques mois seulement que je lui ai dit, en toute franchise que je faisais de l’art. Avec mes mots et mes exemples, j’ai réussi à le convaincre pour ça. Ses conseils de bon père n’ont pas manqué de jaillir pour m’encourager à aller de l’avant. Il a dit : « Si c’est ça que tu fais, si c’est ça qui te fait voyager aussi régulièrement comme ça, alors tu as toutes mes bénédictions pour continuer et prospérer. Écoute tes responsables et ne soit pas orgueilleux ». Et ça a fait qu’ici à Ouaga, chaque semaine, je l’appelle au moins deux (02) fois pour lui donner de mes nouvelles. J’ai son soutien dans tout ce que je fais.

 

Au regard de vos expériences en matière de scénographie, combien de temps dure une création?

Bah, tout dépendra de la nature du projet. Il y a des projets qui se réalisent en un (01) mois, d’autres en deux ou trois mois, voire plus. C’est vraiment la nature du projet qui va déterminer le temps qu’un scénographe va passer pour concevoir cette œuvre qui dans notre cas doit faire corps avec le spectacle de théâtre. Par exemple, ici dans le cas des Récréâtrales, mon projet de rue —qui est un autre type de création — que j’ai présenté la dernière fois s’est fait en trois étapes. La première étape, c’était en février où nous sommes venus pour chercher des idées. En juin, il y a eu une seconde phase où nous sommes venus conceptualiser l’idée, étudier le projet de façon technique et voir sa faisabilité. La dernière phase s’était déroulée en septembre : la phase de réalisation. Donc, pour un projet de réalisation d’une scénographie de rue pour les Récréâtrales, voilà le temps que ça a pris. Ce qui est bien évidemment différent d’une scénographie de pièce de théâtre.

 

Tout projet à des règles à suivre, parlant de la scénographie d’une pièce de théâtre, quelles sont les étapes que vous suivez

Pour une pièce de théâtre, voici comment moi j’ai l’habitude de fonctionner quand on m’approche. Souvent, je réclame, il y a une première phase qui est la lecture : c’est ce que je fais personnellement. Après la lecture, je note tout ce qui me passent par l’esprit, toutes les idées et images qui me viennent dans la tête, et je fais plusieurs lectures ainsi. L’étape suivante consiste à m’entretenir avec le metteur en scène pour voir et comprendre son intention de mise en scène. Déjà, pourquoi il a envie de faire ce projet. C’est à partir de ce moment-là que je vais commencer à mettre en images certaines propositions sur la base de sa note d’intention. Je lui propose donc, des images, des choses qui émanent de mon imagination tout en prenant en compte son intention. Dès lors qu’on se serait compris et validé les idées, on passera à la phase suivante. C’est là d’ailleurs qu’on va se mettre vraiment dans la pratique pour sortir quelque chose de « Cool ».

 

Parfois, les gens vous traitent de fou, de malade mental … Où est ce que vous dénichez ces meubles, ces accessoires  que vous utilisez dans votre métier?

Moi personnellement, je m’inspire de mon maître « KONÉ Wagninlba » qui m’a beaucoup encouragé à aller vers les objets du quotidien pour récupérer plein de choses. Contrairement à l’occident où ils ont tous les moyens à disposition pour créer ce dont ils ont besoin, ici, on essaie de s’appuyer un peu sur tout ce qui est récupérable. Je peux prendre ce bidon d’eau là par exemple —index un bidon dans l’espace de l’interview— et le transformer pour en faire quelque chose d’autre ; un objet qui n’a aucune relation avec le bidon. C’est vrai qu’on crée ces objets avec les metteurs en scène, mais il faut pouvoir trouver des objets qui reflètent en vrai l’univers du metteur en scène afin de donner un sens à son projet. Bon, je travaille beaucoup avec des récupérations. Dans toutes mes créations, j’ai souvent envie que ce soit des objets comme ça qui soient utilisés. Il y a aussi une question d’environnement qu’il ne faut pas négliger.

 

Dans votre voyage de créateur, quelle période vous a le plus marqué ?

Bah, mon époque préférée dans ce voyage — j’emprunte votre image— je pense que c’est maintenant. En fait, on est dedans. De 2012 à maintenant parce que j’ai eu pas mal d’expérience. Pour ne pas trop dire, il y a particulièrement des gens que j’ai rencontré dans ce voyage artistique qui m’ont vraiment marqué. Avoir travaillé avec Aristide qui a sa façon particulière de collaborer avec un scénographe. C’est un metteur en scène minimaliste. J’ai rencontré le travail des gens comme Prudence Maïdou en Côte d’Ivoire, avec Rouguiatou Camara en Guinée. En Côte d’Ivoire par exemple, j’ai collaboré avec des compagnies « Ain Culturelle, Dumanle, Yefimoa… « ; avec Sam Bapes du village Kiyi de Wêrê-WêrêLiking… Cette période est tellement riche en expérience que je ne pourrai pas déterminer en vrai la période la plus optimale de ce voyage (rire).

 

Et pour parler d’une époque, laquelle vous inspire le plus ?

L’époque contemporaine demeure celle qui me parle le plus. J’avoue cependant que parfois, il m’arrive de me tourner vers l’époque de nos ancêtres et de nos parents —je n’y ai pas vécu— une époque qui nous ont laissé tellement de richesses en matière de sonorités , de mode vestimentaire , de démarche etc… que j’utilise pour faire du beau dans mon métier…

Quand vous êtes confrontés à des projets de sujets que vous ne maîtrisez pas aussi grand que ça, vous êtes en face de personne que vous n’avez jamais rencontré, comment se passe la relation ?

Par nature, moi, je suis timide. Et c’est d’ailleurs ce qui m’a amené vers le théâtre. Donc, très souvent, quand je suis sur des évènements, je passe forcément par des gens pour causer avec d’autres qui m’intéressent éventuellement dans le cadre d’une collaboration future. Ça me plaît beaucoup de parler avec des jeunes expérimentés qui ne sont forcément de mon domaine. J’essaie tant bien que possible de me rapprocher de ces personnes ne serait-ce que pour découvrir quelque chose de plus. Pour un créateur, ces moments comptent aussi bien que tous les autres.

 

Qu’est-ce que vous avez envie de faire dans les deux ans qui viennent ?

Dans deux ans, j’ai envie de créer chez moi, mon centre d’art contemporain, un projet que j’ai écrit quand j’étais en licence à INSAAC, Parce qu’au pays, tout est tellement saturé dans la capitale qu’on a l’impression que toute la Côte d’Ivoire tourne autour d’Abidjan. On a des villes magnifiques touristiques et moi, j’ai envie d’ici deux ans de commencer déjà à poser les bases de ce centre-là…

 

Vous est-il arrivé une fois par manque d’inspiration sur un projet de demander à un scénographe comme vous un coup de main ?

Bien sûr et ça, ça arrive souvent. Je me souviens qu’une fois, il m’était arrivé d’appeler Dossou du Togo, Farouk Abdoulaye du Bénin… Ce sont des gens comme ça que j’appelle pêle-mêle quand je suis coincé. Il y a aussi des noms qui me viennent à l’esprit : Idgoudo Seïdou que tout le monde appelle  » Doublé  » ici, qui me donne aussi des coups de main quand je suis coincé dans les projets. Mon maître Wagninlba  m’aide, lui aussi, quelle que soit la situation et quel que soit le moment où je l’appelle.

 

Étant donné que ce métier, la scénographie, n’est pas très connu du grand public en et qu’il monte en crescendo. Si vous devez donner des conseils à ces jeunes qui ont envie de faire la scénographie comme vous, Que direz- vous en peu de mot ?

En peu de mots, je pense que c’est le courage qu’il faut pour être un scénographe en Afrique.

 

Quelle est la relation que vous faites entre l’art et l’entreprenariat ?

Vous essayez de savoir si l’art peut faire l’objet d’entreprenariat en Afrique ou s’il y a une possibilité de développer une dynamique entrepreneuriale autour de l’art en Afrique ? Je pense que ce n’est pas aisé de concilier l’art et l’entreprenariat. Déjà, quand on prend un projet artistique, aussi petit qu’il soit, il y a plusieurs paramètres à prendre en compte. Déjà, ça dépend du nombre que vous faites sur le projet. Si vous êtes nombreux, en toute franchise, ça marche rarement. Dans le cas d’un centre d’art par exemple, vous pourrez bénéficier toutefois de ces petites collectes venant des activités génératrices de revenus qui seront sans doute incluses dans les activités du centre. C’est une forme d’entrepreneuriat, mais parler vraiment de cet entreprenariat qui puisse vous mettre à votre aise ; qui puisse créer une richesse satisfaisante pour l’artiste en Afrique, je pense que ça, ce sera un peu compliqué…

En scénographie en particulier, je ne vois pas aussi de réelle opportunité pour parler de ça. Aussi, parce que la scénographie n’est pas un art parfaitement autonome. Elle se greffe à d’autres créations artistiques. Concrètement, la scénographie accompagne la danse, elle accompagne le théâtre et d’autres projets artistiques. Si je prends l’objet scénographique entant qu’entité comme ça, je sens que ce sera compliqué de construire une richesse autour. À moins que ce soit le scénographe qui soit porteur d’un projet qui donne une autre dimension à la chose, on ne pourra pas parler de vraie création de richesse en scénographie. En exemple, la rue des Récréatrâles sur laquelle nous avons travaillé, je n’imagine vraiment pas comment on peut rentabiliser financièrement quelque chose du genre. Pourtant son impact dans l’éducation artistique des hommes est immense.

 

Charles, si vous n’êtes pas scénographe, vous seriez quoi ? Politicien par exemple ?

Si entre temps, moi, j’avais raté le train de la scénographie, ah.. Mais je serai un bon comédien ou un fermier dans un coin tranquille quelque part. Politicien ? Ça ne m’intéresse pas vraiment. À Abidjan, j’ai reçu de ces offres que j’ai refusées parce qu’étant artiste scénographe déjà, je fais de la politique et je ne sais vraiment pas quoi faire dans un système politique au fond si ce n’est que mentir. Je ne vois même pas encore un homme politique auquel je peux m’identifier dans le monde en général. J’essaie au maximum de rester loin de ce monde.

 

Si demain, tu arrivais à être l’entraîneur de l’équipe nationale de Côte d’Ivoire, quel sera ton premier objectif ?

Mon premier objectif, sera de réconcilier 22 personnes avec eux-mêmes et entre eux-mêmes. Parce que sans ça, même si Dieu dépose la coupe au milieu de nous, personne ne pourra la prendre. Honnêtement ! Et ceci, quelle que soit la confédération qui organise la compétition. C’est ça que j’allais m’atteler à faire en premier lieu : réconcilier des Hommes avec des Hommes.

 

Est-ce que vous croyez en l’union Africaine ?

C’est une utopie, mais j’y crois. Oui ! J’y crois à ma manière. Vous parlez de l’Union Africaine, vous parlez des États-Unis. Vous parlez de l’Union Africaine, vous parlez des États-Unis. Nous sommes tous des frères. Il faut que ça commence par là. Puis passer à la suppression des stupidités de visa existant entre les états africains. Ça va faire que demain, je peux me lever et aller travailler au Rwanda ; vous, vous pourrez vous rendre au Bénin —rire— , vous êtes déjà au Bénin, et ainsi de suite sans inquiétude. Nous ne devons pas aussi attendre que ce soient nos dirigeants qui le fassent, d’où la place du créateur dans l’univers.

 

Un mot de fin ?

Merci Bénincréa, Merci Univers des Mots, Merci au Récréâtrales

 

Quelques liens

Un entretien réalisé avec la participation de Alpha Balde (Conakry)

1 Comment

    • Charles Ouitin -

    • janvier 6, 2019 at 07:58

    Je dis un grand merci à la team benincrea, merci pour cette belle initiative de mettre de la lumière sur les jeunes créateurs africain que nous sommes. Merci à Giovanni Hounsou pour cette confiance en ma personne.

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