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Il est de la race des résistants, mais aussi de celle des conquérants. Depuis une dizaine d’années il fait parler de lui sur les scènes de théâtre, de sa présence en tant qu’acteur, metteur en scène et conteur. Mais en plus, c’est une personnalité assez chargée qu’il transporte, et qui est tirée de plusieurs sources géographiques, plusieurs cultures qui se mixent. Mali, Togo, Burkina-Faso, Benin, Côte d’Ivoire, Koami Vignon à une corde qui le lie à chacun de ces pays sans qu’aucun d’eux ne lui mette la corde au cou. Bénincréa ne l’a pas suivi. Impossible. On l’a juste rencontré sur l’une de ses terres chaudes irriguées par ses histoires qui coulent comme le Joliba. Il y a deux semaines, nous avions livré la première partie de l’entretien a lui, consacré. Et voici la deuxième et dernière partie..

 




Vignon, tu es d’ici et d’ailleurs à la fois. Ni Malien ni Togolais, ni plus Béninois qu’Ivoirien, Qui es-tu, lion ?

Je suis Vignon, c’est beaucoup de lions à la fois (rire).

Cette question me plaît beaucoup car très récemment encore, j’étais dans une discussion avec mon père. Lui, et surtout considérant son expérience, est assez choqué que nous ses enfants, on ne fasse pas des réalisations (acheter notre maison, fonder une famille) dans notre pays d’origine. Mon grand frère vit au Burkina et moi j’ai vécu au Mali et maintenant je suis en Côte-d’Ivoire. Et il ne nous voit pas mettre en place des choses dans notre pays d’origine et ça l’inquiète. Et je lui ai dit que je ne me sens pas appartenir qu’à un pays ; que je suis une sorte d’hybride. Et c’est quelque chose qu’il ne comprend pas. Mon père faire partie de cette génération d’Hommes qui même étant parti très tôt de chez eux, ayant fait leur carrière professionnelle à l’étranger, ont gardé les habitudes de chez eux. Ils ont toujours vécu en communauté close, ils mangent toujours les repas de chez eux. Nous les enfants, c’est tout le contraire. Moi, le Benin, le Togo, le Mali la Burkina-Faso, le Niger, la Côte-d’Ivoire, le Ghana sont des pays qui résonnent en moi et quand j’y vais-je n’ai pas l’impression d’être un étranger. Je porte un nom qui a une signification au Bénin et au Togo. Je suis d’ici et d’ailleurs. Aujourd’hui je suis en Côte-D’ivoire et je ne sais pas pour combien pour combien de temps.

C’est bizarre mais cette réalité qui est la mienne est en partie conséquence de la vie de mon papa. Mon papa est topographe et il travaillait sur les routes, donc il allait où les chantiers le menaient et nous enfant, adolescent on le suivait et on le suivait partout, au Benin au Niger au Togo et quand on arrivait, on vivait là jusqu’à un autre départ, on avait des amis, on s’attachait puis on gardait contact avec ces pays pour y retourner après nous-même. Donc je suis d’ici et d’ailleurs. C’est vrai que ça m’a tourmenté à un moment donné parce qu’on nous a fait comprendre qu’il faut venir de quelque part forcément : une équation que je n’ai pas pu résoudre au départ, mais j’y suis arrivé plus tard en réalisant que je suis le produit de tout ça. C’est ainsi que quand je parle le « mina » au Togo je mets des mots en « moré », et quand je suis au Burkina et que je parle le « moré »je mets parfois des mots « bambara » et au Mali du nord quand j’entends le « sonrai »ça me fait penser au « Dendi » du Benin, voilà comment tout ça a de résonnance en moi. J’ai l’impression d’être une sorte d’hybride mais dans plein de choses, dans mes tics, mon approche aux gens, à la nature, au monde, mes croyances et plein d’autres choses encore. Quand je rentre dans la cuisine je suis capable de préparer un met Béninois, Togolais, Burkinabè ou Malien. Est-ce que ça c’est quelque chose qui m’appauvrit ? Au contraire, je crois que tout ça m’enrichit, et pourquoi devrais-je choisir ? Aujourd’hui je suis en Côte-d’Ivoire, je m’ouvre au pays. Je suis artiste et je crée ici je m’intègre, mais je ne me désintègre pas. Tout ce que j’apprends ici m’enrichit sans casser ce que j’ai déjà, non. Moi j’apprends, je prends comme une sorte d’éponge qui aspire tout là. Voilà comment je me définis.

Je rigole beaucoup quand je vais à une manifestation où il y a plusieurs pays de la sous-région et quand on chante l’hymne du Mali, je le chante ; l’hymne du Burkina, je le chante ; celui du Benin, je le chante ; l’hymne du Niger le chante, celui du Togo. Je me sens hybride et c’est ce que je propose à la nouvelle génération car partout je me sens chez moi. Dans tous ces pays, j’ai l’impression de rentrer à la maison et je suis fier de ça. Je n’ai pas fait exprès, mais j’en suis très fier. Aujourd’hui avec tous les problèmes, les mésententes entre nos différents pays, peut-être que le fait d’avoir de nouveaux citoyens dans ma situation pourrait résoudre une partie des problèmes transfrontaliers.

Il y des Vignon en France, en Belgique et suisse et tout ça mais une confidence, j’ai mes origines à Grand-Popo au Benin, au niveau de la frontière Benin –Togo dans la préfecture du lac.

4-Comment l’aventure artistique a démarré pour toi ?

Déjà à l’école primaire, j’aimais me tenir devant la classe pour dire mes poésies et mes récitations avec de la mimique, le gestuel et je faisais des adaptations des fables de la fontaine. Je suis monté sur scène la première fois en classe en 4ème au CEG Djougou au Benin. C’était à une époque où le volet artistique était très pris en compte sous l’encadrement des professeurs d’écoles. Il y avait une troupe théâtrale que j’avais réussi à intégrer malgré que ce fût très sélectif et où faisait des choses assez magiques. Je me souviens qu’un jour de manière fortuite, mon père était allé suivre ce qu’on faisait et il n’en croyait à ses yeux. Il me voyait sous un autre angle. Il était surpris de me voir sur scène faire des restitutions. Et aussi, malgré ma courte taille, j’étais très sportif et je faisais le basket, le foot ; c’était bien.

Puis en 1998 on était à Ouagadougou. J’étais dans un collège où il y avait une bonne ambiance artistique. J’avais intégré la troupe théâtrale de ce collège là aussi et on faisait bouger les choses au point où la proviseure dans le temps était enchantée de mon talent ; et oui j’avais trouvé des adeptes. Après, j’ai quitté ce collège pour le lycée où le volet artistique était aussi très intéressant. On travaillait avec des artistes professionnels et on était aussi présent dans le quartier artistique de Ouagadougou. J’ai là, participé à plein de concours et c’est parti comme ça.

Alors je peux dire que c’était vraiment une chance pour moi d’avoir fait la bonne école et le bon quartier sinon ça n’aurait pas été le cas. Presque tous les camarades avec qui j’ai fait la terminale dans le temps sont aujourd’hui, des artistes ; les uns, chorégraphes, d’autres musiciens et certains comédiens.

 

6-Comment vois-tu le Mali dans l’Afrique ?

Comme moi je suis un hybride (rire), c’est compliqué pour moi quand on demande mon avis sur un pays, mais je vais essayer. En réalité, comment pourrais-je parler de moi sans parler de mon grand frère, même père mais pas de la même mère. Même si moi je suis à l’étranger, il est très lié à ce que je suis aujourd’hui compte ce qu’il a pu me faire à un moment donné de ma vie. Comment pourrais-je parler de ma carrière artistique sans parler de mon premier metteur en scène ? Quand je parle du Mali je dois parler de la Guinée. Je me rappelle comment j’étais parti en 4×4 jusque dans le Fouta-Djalon, comment j’ai été subjugué par le paysage, les gens, la beauté du pays, la richesse du pays, la gentillesse et la spontanéité avec lesquelles les gens sont vraisavec toi.

La première fois que je suis allé au Mali, c’était pendant mes vacances de 2005 mais avant cela quand tu me disais « Mali », je te disais ATT, Alpha Omar Konaré, Soundiata Keita, Salif Keita et cela paraissait si loin loin.

Aujourd’hui si tu me dis « Mali », je te réponds « Tu ne changes pas le Mali mais c’est le Mali qui te change ». Et je crois que beaucoup de gens sont venus au Mali comme moi. Quand j’y allais, j’avais mes idées. Puis je me suis vite rendu compte que je m’étais trompé. Le Mali c’était autre chose que l’image que je m’en étais faite. Au Mali, tu as l’impression que les gens font le théâtre tous les jours. C’est un pays magique, pour moi. C’est un pays de toutes les possibilités. Quand je dis Mali, je dis simplicité, entraide. Dans les restaurants où je suis allé manger, je ne connaissais personne. Le nombre de personnes qui te parle dans la rue sans te connaître est impressionnant. Pour la petite histoire, je n’avais pas prévu rester aussi longtemps dans ce pays-là. Quand la guerre a commencé tout le monde partait, sauf les Maliens bien sûr et moi sans savoir pourquoi je me suis dit que ce pays m’a tant donné et je n’ai pas l’intention de quitter le navire parce qu’il coulait. J’avais l’impression d’avoir dette envers ce pays que je devrais rembourser avant de partir et je suis resté là. En tant qu’étranger moi j’ai quand même eu la chance de visiter un le pays avant que les choses ne se gâtent complètement. Je suis allé à Tombouctou deux fois, j’ai connu Kidal, j’ai été un peu partout dans le nord et dans les grandes villes souvent dans le cadre d’un projet ou d’une visite. C’est un pays qui compte beaucoup pour moi auquel je suis resté attaché. Chaque jour je rencontre beaucoup de gens qui ont pris par là et laissent de bons témoignages. Surtout en Europe le Mali est très bien connu et puis ces derniers temps on a beaucoup parlé du COUGANFOUGA, l’ancêtre de la première déclaration des droits de l’homme. Le Mali c’est un pays de cœur, pour moi.

 

7- Vignon, quel est ton regard sur l’Afrique, en tant qu’artiste et en tant que penseur

Regard du penseur, regard de l’artiste. Ah ! Je pense que nous sommes encore les seuls, dans le monde entier, à raisonner en terme de « continent ». L’Afrique elle est grande, elle est multiculturelle. Elle a ses bons côtés et ses mauvais, mais j’ai l’impression qu’on ne voit que les mauvais côtés parce qu’on nous met tout ensemble. L’Afrique ! l’Afrique !  l’Afrique ! On nous met tous dans le même bateau comme si on a le même destin, ou qu’on fait tous les mêmes erreurs, et qu’on avance tous de la même façon, comme dans une sorte de spirale sans issue, ou le serpent qui se mord la queue. Depuis plusieurs décennies on parle toujours de nous en terme de « Ah ! les pays africains », mais ce que ça doit apporter de positif n’y est pas. On ne doit pas généraliser tout ça. Il faut qu’on arrête. L’Afrique c’est les coups d’États, l’Afrique c’est les guerres, c’est la famine, ce n’est que ça. Ce n’est pas vrai. Je pense que ce n’est pas juste qu’on mette le Rwanda qui a fait d’énormes progrès durant cette décennie dans le même bateau que le Togo qui a ses forces à lui, ou le Burkina-Faso dont les gens sont sortis dans la rue pour changer les choses dans le même bateau que l’Ouganda, qui aussi, a ses forces ailleurs.

Souvent c’est exaspérant quand on parle d’Afrique sous cet angle. Moi j’ai l’impression d’être un citoyen du monde. J’appartiens tout d’abord à l’humanité car je suis tout aussi sensible à la question des bosniaques, des Serbes que celle des indiens etc.… Et je pense qu’il faut, excusez le terme coller la paix à l’Afrique. Il faut la laisser murir, prendre ses propres décisions, balancer, balbutier et trouver sa voie. L’Afrique est constamment sous assistance mais tout le monde la dépasse dans tous les domaines, même artistique alors que nous avons des choses inestimables. J’ai vu récemment l’effet qu’à fait le film « black Panther », (sans vouloir faire de la pub), et je me dis ah ! le truc il est là : ce dont nous souffrons en partie, c’est que nous ne sommes pas conscients de ce que nous sommes ; des richesses que nous avons. La nouvelle génération je la vois totalement perdue parce qu’elle n’a pas de référence, elle n’a pas de racine. On a des figures mais on ne les connait pas. Le nouveau problème de l’Afrique est qu’on ne se connait pas, on connait très peu de choses sur nous-mêmes.

Vous savez, je travaille beaucoup avec les jeunes dans les écoles, et je suis sidéré quand je leur parle de conte mais qu’eux me parlent de blanche-neige, et ils me parlent de cendrillon et je leur dis mais arrêtez ! Nous aussi, on a des contes chez nous tout aussi beaux tout aussi riches, mieux, pleins d’enseignements. Les enfants d’aujourd’hui, n’ont pour référence que des choses qu’ils voient à la télévision. Et si on commençait par montrer aux enfants, les vraies choses de chez-nous à la télé et dans nos manuels scolaires. Pour moi, c’est à l’école. C’est vrai le discours est aussi à la maison, mais c’est surtout à l’école qu’il nous faut semer en eux ces graines afin qu’ils grandissent avec et qu’ils changent leur rapport aux choses. L’Afrique aussi a besoin de supers héros pour mieux se connaître…

 

Credit Photo: Marion Bargès ; Vidéo : Lalooprod; Interview réalisé par Fidel Kassa


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